chocolat_poulain

* * *

   D'habitude, elle n'oubliait jamais de dîner. C'était pas son genre. D'habitude, elle mangeait par habitude. Parce que c'était l'heure. Rarement parce qu'elle avait faim. C'est comme ça qu'on lui avait appris.

Ce n'est qu'une fois adulte, sortie des jupons de sa mère et de sa grand-mère, qu'elle avait repris le contrôle de son corps, et qu'elle avait expérimenté les repas pris lorsque  son estomac avait faim,  pas parce que c'était l'heure de passer à table. Finalement, c'était ce qui lui convenait le mieux. Le plus souvent,  deux repas par jour suffisaient: le petit-déjeuner, copieux, et un repas en milieu ou en fin d'après midi. Cette organisation bien huilée était régulièrement perturbée par ses crises d'angoisse, qu'elle étouffait à grands coups de junk food. Malgré tout, sa silouhette conservait forme humaine.

   Ce soir elle tournait en rond. Son enfant couchée, sa chambre rangée, les cahiers signés. Même la vaisselle était faite...et puis pas de faim qui tiraille. Elle se dit que c'était bien. Que ça faisait un bail qu'elle n'avait pas joué à écouter son corps.  Machinalement, elle ouvrit ses placards. Elle la vit. Au fond. Pas cachée, mais tout au fond. Couvercle bleu, boite orange. Toujours le même dessin. Elle sentit sa main sur la bouteille de lait. Froid ( indispensable ). Le bol était déjà sorti, sec,  sur l'égouttoir. Le lait versé, le bol l'enlaçait. La cuillère à soupe pénètrait la tête la première dans cette poudre fine et parfumée du chocolat Poulain. La cuillère déposait la Brune sur la Blanche. Elles  ne faisaient pas connaissance tout de suite: Elles s'évitaient un peu, pour la forme et pour le goût. C'était une danse étrange, et lente. Exquise. La cuillère s'enfonçait dans cette émulsion, puis livrait sa cargaison chocolatée.

   Dans sa bouche, c'était la divine rencontre du liquide froid et de cette poudre veloutée. La langue coinçait les dernières îles de chocolat agglutinées pour les écraser sur le palais. La saveur sucrée de ce plaisir d'enfance paressait sur ses papilles. Un, deux, trois bols.  Au quatrième, elle n'en pouvait plus. De toutes façons, il n'y avait plus de lait; le litre y était passé. Repue de sucre et de chocolat, comme une enfant gourmande, gâtée, elle s'apaisait.

   Après, elle avait eu froid. Pour se réchauffer, elle avait prit un bain chaud, parfumé à la fleur d'oranger.

                                                                  

poulain

                        

* * *